André Green nous conduit sur le chemin de la mère morte en prévenant qu’il ne s’agit pas de la mort physique de la mère mais bien de sa mort psychique. Notons qu’il prend soin de nous avertir de sa discussion qui ne sera pas sur la dépression mais sur la position dépressive. Pour aider à comprendre son exposé, il nous rappelle deux éléments incontestables des discours psychanalytiques qui sont d’une part la perte de l’objet au moment du sevrage psychique et la position dépressive inaugurée et habilitée par M. Klein et Winnicott même si rappelons-le pour l’une l’appellation a été position dépressive et pour l’autre position d’attente. Green nous propose de visiter avec lui la relation d’objet dans cette seconde partie du stade oral.
Le père mort la mère morte
Nous savons que la théorie de la psychanalyse se référant à la pensée freudienne a fait de l’œdipe une structure majeure dans le processus de formation du Surmoi, de la mort du père se référant à Totem et tabou et de la culpabilité qui découle du crime primitif. Par contre l’idée de la perte du sein n’a pas le même poids alors que son importance est présente. La perte à l’oral est différente de la perte à l’anal du fait que la première se caractérise de la seconde par son absence de perte corporelle alors que la seconde est comme le dit l‘auteur à caractère « sanguinolente » puisque faisant partie de la perte d’une partie de soi corporel. Pourtant le processus de deuil est apparent tant dans la perte du sein que dans la mort du père. Serait-ce que l’œdipe ne serait pas le seul centre autour duquel tourne la formation de la structure ? Green rappelle que Freud dans « inhibition, symptôme, angoisse » inclue dans l’angoisse de castration « une série qui comporte également l’angoisse de la perte de l’amour de l’objet, l’angoisse devant la perte de l’objet, l’angoisse devant le Surmoi et l’angoisse devant la perte de la protection du Surmoi ». La structure, selon Green ne s’organise pas seulement autour de l’angoisse de castration mais autour de deux éléments qui sont le centre structural : d’une part l’angoisse de castration donc de la menace d’être châtié et d’autre part l’angoisse de la perte qui pourrait être l’angoisse de la perte d’une partie qui fait Soi. Ces deux éléments renvoient à la destructivité mais selon deux conceptions différentes : l’angoisse de castration et d’autre part le refoulement. Green évoque l’œdipe comme matrice mais secondaire à la perte de l’objet primaire dans les cas de régressions aux stades prégénitaux. Pourtant le père sera toujours présent et cela dès l’origine, nous dit Green, à la fois dans le désir de la mère pour le père et avec lequel elle aura enfanté et aussi dans l’enfant en tant que filiation et raison de l’absence de la mère qui rejoindra le tiers et que l’enfant devra supporter : « C’est ainsi qu’il faudra rendre compte de la solidarité qui noue la perte métaphorique du sein, la mutation symbolique des rapports entre plaisir et réalité – érigé après coup en principes – la prohibition de l’inceste et la double figuration des images de la mère et du père , potentiellement réunis, dans le phantasme d’une scène primitive hypothétique et conçue en dehors du sujet, et où le sujet s’absente et se constitue dans l’absence de la représentation affective qui donne naissance au fantasme, production de la « folie » du sujet » (P253)
Le complexe de la mère morte
« Le complexe de la mère morte est une révélation du transfert. » (P255) ce qui Green appelle « la dépression de transfert ». La problématique de l’analysant(e) est essentiellement narcissique et évoque un conflit important entre l’idéal du Moi et le Surmoi donnant lieu à des symptômes personnels et professionnels de type conflictuel avec les objets proches, le sentiment d’impuissance à aimer, à tirer profits des acquis, ou en encore l’insatisfaction perpétuel devant les résultats.
L’idée émergente « de cette dépression est qu’elle a lieu en présence de l’objet, lui-même absorbé par le deuil » (P256). Notons bien qu’il ne s’agit pas d’une perte réelle mais bien d’une dépression maternelle issue d’un événement traumatique qui agira en défaillance narcissique chez celle-ci et qui provoquera un désintéressement pour l’enfant qui lui-même n’en connaîtra jamais la cause puisque cela fera partie des non-dits, en l’absence de sens. Le fait caractéristique est l’arrêt brutal des agissements maternants que l’enfant aurait reçu comme bienveillant et qui conduira à la formation d’un « noyau froid, qui sera dépassé ultérieurement mais qui laissera une marque indélébile sur les investissements érotiques des sujets en question. » (P256)Pour trouver du sens à la menace de la perte de l’amour de la mère et la perte de celle-ci l’enfant va tenter d’en trouver la raison qui pourrait expliquer ce laissé-pour-compte soudain. Dans tous les cas sa lutte restera vaine et il devra se rendre compte de son impuissance, lui qui se croyait alors tout puissant dans son Moi idéal.
Le Moi va établir une série de défense
« Le désinvestissement de l’objet maternel et l’identification inconsciente à la mère morte. » (P257) Le trou dans la trame relationnel avec l’objet maternel va conduire l’enfant à créer une relation miroir avec la mère morte, non pas pour sauver l’objet mais pour devenir l’objet, c’est en ce sens qu’il y a désinvestissement de la relation à l’objet. En second point l’enfant qui pourrait s’affliger la cause morbide de l’absence, et en conséquence l’interdiction d’être pour espérer une reconstruction du sein, invoquera la raison du tiers comme coupable. C’est en ce sens que la triangulation précoce se crée.
De cette triangulation pourra naître « le déclenchement d’une haine secondaire » traduite par une régression primaire teintée de vengeance envers le nouvel objet. Pour se protéger du sentiment d’aimer, inscrit comme dangereux, « L’excitation auto-érotique » va séparer la psyché du corps et considérer toute relation comme relation d’objet.« La quête d’un sens perdu structure le développement précoce des capacités fantasmatiques et intellectuelles du Moi. » (P259) en une contrainte d’imaginer et de penser chez l’enfant qui tentera de surmonter son désarroi comme dans un processus d’auto-réparation et de recréation du bon sein. Le surinvestissement intellectuel du sujet le conduira à projeter ce qui est insupportable inconsciemment de son dedans au dehors, à deviner et à anticiper ce qui pourrait lui porter atteinte dans l’environnement.
Toutes ces formes de sublimations, nous dit l’auteur, sont vouées à l’échec car elles sont dépendantes d’une maitrise immaîtrisable et sans fin. La vie personnelle est remise en question soit du fait de l’objet qui ne peut faire ressusciter le sein, soit du Moi du sujet avec « un sentiment d’échec, d’incapacité », sa vie amoureuse est complexifiée « les objets du sujet restent toujours à la limite du Moi, ni complètement dedans, ni complètement tout à fait dehors. Et pour cause, puisque la place est prise, au centre, par la mère morte. » (P261)
Green nous dit avoir longtemps hésité à sortir du conformisme psychanalytique qui œuvrait à trouver le sens manquant dans le conflit œdipien, les régressions primaires et secondaires, pour enfin comprendre que le sujet se défendait du désintérêt, de la tristesse, de l’indisponibilité maternelle à la recherche d’une compensation paternelle, une défense contre une « homosexualité intense ». Le désinvestissement de l’objet remplacé par l’introjection morbide ne laissait en place qu’un trou psychique sans aucune trace des sens des premiers mois, d’où peut-être l’absence de sens comme figée dans le néant.
L'amour gelé et ses vicissitude : le sein, L'oedipe, la scène primitive.
Green rappelle que « Le désinvestissement est un retrait d’investissement accompli (pré)consciemment. » (P263) . La désintrication des pulsions préalablement liées vers l’objet primaire va conduire le sujet à contenir inconsciemment, donc refoulé, la pulsion érotique en un amour en « hibernation », et à libérer l’intensité de la pulsion destructrice, en attente qu’un autre objet « aimable » se présente. Cette stratégie est un échec parce que l’amour d’origine primaire est toujours voué à la « mère morte » et aucun objet ne pourra la remplacer. Cette fixation primaire importante conduit les activités de travail et d’amour du sujet à l’échec quand celles-ci ne viennent pas remplir la faille narcissique qui en découle.
A l’Œdipe la fixation à la figure maternelle empêche d’investir l’imago paternelle car il existe la crainte de la perte de cette amour ou une projection des caractéristique maternelles sur l’imago paternelle conduit à une représentation phallique de la mère. Il y a régression vers l’analité qui protège de l’oralité par lequel « le complexe de la mère morte » persiste. Par conséquent l’autre objet, la figure paternelle, vient réveiller le complexe de la mère morte. Green souligne que l’aspect thérapeutique réside dans la complexité de la matrice de l’Œdipe par lequel se révèle le phantasme de la scène primitive et duquel le sujet est absent, « l’absence du sujet » dans un cas comme dans l’autre. L’auteur nous parle de « l’actualisation projective » qui aurait pour objectif l’actualisation de la figure paternelle sur lequel le sujet projetterait ses tensions internes en tant que responsable de l’absence de la mère par lequel le sujet actualise inconsciemment le phantasme traumatique originaire. De ce fait le tiers devient l’objet capable de donner à la mère la jouissance et fait prendre conscience au sujet de la distance avec la figure maternelle et de ce fait réactive la perte de l’omnipotence narcissique.
Plusieurs réactions appellent la vigilance de l’analyste: la persécution par ce phantasme et la haine contre les deux objets ; l’interprétation sadique de la scène primitive ; la dépréciation de la figure maternelle ; l’identification aux imagos parentaux ; « la délibidinalisation érotique et agressive de la scène au profit d’une intense activité intellectuelle ou artistique » (P268) qui rétablit l’intensité narcissique au détriment de l’investissement libidinal ; la fixation œdipienne par la négation de la scène primitive couvre le vide du phantasme de la mère morte avec résurgences des facteurs anti-érotiques. Green nous dit que le sein devient mauvais sein absent et non plus « sein perdu ». Green parle d’un deuil impossible car l’absence du sein vient choquer la vie heureuse au sein préalable à la perte de celui-ci : « Ce bonheur était un leurre. « Jamais je n’ai été aimé » devient une nouvelle devise à laquelle le sujet va s’accrocher et qu’il va s’efforcer de vérifier toute sa vie amoureuse ultérieure. » (P269). L’identification à la mère morte protège le sujet de la perte de cet objet et de l’envahissement par le vide. L’idée thérapeutique est de retrouver le bonheur préalable au sein perdu.
Les particularités du transfert
Dans le cadre thérapeutique l’objet transférentiel permet une reconstruction narcissique du sujet dans ce périmètre transitionnel qui est celui de l’échange thérapeutique. Il y aura transfert à la fois intellectuel et de séduction rappelant le phantasme de la mère morte qui poursuit sa vie derrière le deuil blanc qu’en fait l’analysant. Par ce processus de transfert il fait surgir la mère morte. Green nous dit que ce processus conduit à une réparation inversée où ce n’est plus le sujet guérit incomplètement qui est enfant de la mère morte mais cette dernière toujours malade qui devient l’enfant de l’enfant. Cela conduit à une stabilisation favorisant une reconstruction narcissique : « Il tient la mère morte prisonnière, qui demeure son bien propre. La mère est devenue l’enfant de l’enfant. C’est à lui de réparer la blessure narcissique. » (P273). Green expose le paradoxe du sujet qui conduit à son ambivalence et réside dans le sauvetage ou non de la mère morte, c’est-à-dire qu’en lui rendant la vie elle pourrait se tourner vers d’autres objets et que dans sa mort le sujet pourrait poursuivre sa quête à la sauver : « la mort dans la présence ou l’absence dans la vie » (P273)
Hypothèses matapsychologiques: L'effacment de l'objet primaire et la structure encadrante.
Ici André Green expose l’idée du passage de la position schizoparanoïde à l’espace-temps de la position dépressive théorisée par M. Klein dans lequel l’enfant cesse progressivement sa projection et apprend à prendre en charge son activité pulsionnelle et « qui le conduit à ménager l’objet maternel, à craindre pour lui, à redouter sa perte en réfléchissant sa destructivité sur lui-même par l’effet d’une culpabilité archaïque et dans un but de réparation. » (P274). L’opération de séparation conduit ainsi à la séparation d’avec l’objet primaire, sans le faire disparaître totalement, et le développement de la capacité d’investissement du Moi vers d’autre objets que l’objet primaire puisque « L’objet primaire devient la structure encadrante du Moi abritant l’hallucination négative ». Ainsi le Moi du sujet se voit prêt à investir d’autres objets.
Dans le cas du traumatisme du deuil blanc du sujet-enfant, la structure encadrante contient l’insoutenable du vide par l’absence de la mère et voue celui-ci aux tentatives de retour à la fusion dans la relation mère-enfant.
Au sujet du narcissisme primaire Green y inclut les investissements du Moi et les investissements d’objet et pour ces derniers l’amour de l’objet et la haine de l’objet. C’est une fois la séparation accomplit que les investissements du Moi se distinguent des investissements d’objet.
Il est entendu que le complexe de la mère morte offre les plus grandes difficultés à l’expérience individuante de la séparation accomplie puisqu’elle retient le sujet vers l’expérience préalable du sauvetage de la mère dont il a été vue précédemment la situation ambivalente que cela offre et conduit nous dit André Green à un sentiment de vide. Il est à souligner, nous dit Green qu’« il est fort possible que ce complexe de la mère morte , dont j’ai peut-être schématisé la structure, puisse se retrouver sous des formes plus rudimentaires. Il faut alors penser que l’expérience traumatique à laquelle j’ai fait allusion a été plus discrète, ou plus tardive, survenant à un moment où l’enfant était plus apte à en supporter les conséquences et n’a dû recourir qu’à une dépression plus partielle, plus modérée et aisément dépassable. » (P278)
Je peux me laisser aller à distinguer un narcissisme de l’être et un narcissisme corporel respectivement d’an l’oral et l’anal qui contribuerait à se réunir dans la phase œdipienne. Également je pense que le narcissisme du sujet est gardien du Surmoi sans lequel il ne peut accéder à survivre aux affres et exigences du couple parental